Citations

(extrait) [...] Ni la matière, ni l’espace, ni le temps ne sont depuis vingt ans ce qu’ils étaient depuis toujours. Il faut s’attendre que de si grandes nouveautés transforment toute la technique des arts, agissent par là sur l’invention elle-même, aillent peut-être jusqu’à modifier merveilleusement la notion même de l’art.
Sans doute ce ne seront d’abord que la reproduction et la transmission des œuvres qui se verront affectées. On saura transporter ou reconstituer en tout lieu le système de sensations, – ou plus exactement, le système d’excitations, – que dispense en un lieu quelconque un objet ou un événement quelconque. Les œuvres acquerront une sorte d’ubiquité. Leur présence immédiate ou leur restitution à toute époque obéiront à notre appel. Elles ne seront plus seulement dans elles-mêmes, mais toutes où quelqu’un sera, et quelque appareil. Elles ne seront plus que des sortes de sources ou des origines, et leurs bienfaits se trouveront ou se retrouveront entiers où l’on voudra. Comme l’eau, comme le gaz, comme le courant électrique viennent de loin dans nos demeures répondre à nos besoins moyennant un effort quasi nul, ainsi serons-nous alimentés d’images visuelles ou auditives, naissant et s’évanouissant au moindre geste, presque à un signe. Comme nous sommes accoutumés, si ce n’est asservis, à recevoir chez nous l’énergie sous diverses espèces, ainsi trouverons-nous fort simple d’y obtenir ou d’y recevoir ces variations ou oscillations très rapides dont les organes de nos sens qui les cueillent et qui les intègrent font tout ce que nous savons. Je ne sais si jamais philosophe a rêvé d’une société pour la distribution de Réalité Sensible à domicile. [...]

La conquête de l’ubiquité (1928) — Paul Valéry (texte complet ici)

Goût. Ce qu’on appelle dogmatiquement le « bon goût » n’est évidemment rien d’autre que le goût que l’on partage et que l’on objective, comme le « mauvais goût » n’est que celui qu’on réprouve. L’important n’est donc pas d’avoir le goût « bon » ― ce qui n’a simplement aucun sens ―, mais de l’avoir vrai, c’est-à-dire, autant que possible, autonome, indépendant des « influences », des modes, des intimidations du goût ambiant, ou tout simplement du « goût des autres ». Le difficile n’est pas d’avoir le jugement esthétique « sûr » ― comme le diagnostic d’un expert en attributions ―, mais d’être sûr de son jugement, c’est-à-dire sûr de juger par soi-même. Bien des gens ne savent pas vraiment ce qu’ils aiment : sans en avoir conscience, ils demandent toujours à autrui (par exemple, au diktat du modèle médiatique) de leur dire ce qu’ils doivent aimer. Stendhal a justement fustigé cette hétéronomie, qu’il appelle « affectation » ou, plus bizarrement, bégueulisme, et qui consiste à « jouir avec des goûts qu’on ne sent point » ; difficile de pousser plus loin le constat de contradiction. Il a simplement un peu trop oublié d’admettre que nul, pas même lui, n’y échappe autant qu’il le voudrait. C’est ainsi que j’ai cru, un temps, (devoir) aimer quelques laborieux chefs-d’œuvre ― que citer ici suffirait à me fatiguer.

Gérard Genette, Bardadrac (Seuil, 2006)p. 154-155

Se demander devant un autre : par quelle voie apaise-t-il en lui le désir d’être tout ? sacrifice, conformisme, tricherie, poésie, morale, snobisme, héroïsme, religion, révolte, vanité, argent ? ou plusieurs voies ensemble ? ou toutes ensemble ? Un clin d’œil où brille ne malice, un sourire mélancolique, une grimace de fatigue décèlent la souffrance dissimulée que nous donne l’étonnement de n’être pas tout, d’avoir même de courtes limites. Une souffrance si peu avouable, mène à l’hypocrisie intérieure, à des exigences lointaines, solennelles (telle la morale de Kant).

Georges Bataille – L’expérience intérieure, page 10

(La traduction en français est en dessous)
There is a sound like the burning sun. A sound like the surf of blood pumping through my ears. The women start by themselves, their note as spreading and dimensionless as my father says the present is. Keee, the letter-box slots of their mouths release – just the syllable of glee little Ruth made before we persuaded her to learn to talk. The sound of a simple creature, startling itself with praise before settling in for the night. They sing together, bound at the core for one last moment before everything breaks open and is born.
Then reee. The note splits into its own accompaniment. The taller woman seems to descend, just by holding her pitch while the smaller woman next to her rises. Rises a major third, that first interval any child any color anywhere learns to sing. Four lips curve upon the vowel, a pocket of air older than the author who set it there.
I know in my body what notes come next, even though I have nothing, yet, to call them. The high voice rises a perfect fifth, lifting off from the lower note’s bed. The lines move like my chest, soft cartilage, my ribs straying away from one another, on aaay, into a higher brightness, then collapsing back to fuse in unison.
I hear these two lines bending space as they speed away from each other, hurling outward, each standing still while the other moves. Long, short-short, long, long: They circle and return, like a blowing branch submitting again to its shadow. They near their starting pitch from opposite sides, the shared spot where they must impossibly meet back up. But just before they synchronize to see where they’ve been, just as they touch their lips to this recovered home, the men’s lines come from nowhere, pair off, and repeat the splitting game, a perfect fourth below.
More lines splinter, copy, and set off on their own. Aaay-Iaay. Aaay-Iaay-eee! Six voices now, repeating and reworking, each peeling off on its own agenda, syncopated, staggered, yet each with an eye on the other, midair acrobats, not one of them wavering, no one crashing against the host of moving targets. This stripped-down simple singsong blooms like a firework peony. Everywhere in the awakened air, in a shower of staggered entrances, I hear the first phrase, keyed up, melted down, and rebuilt. Harmonies pile up, disintegrate, and reassemble elsewhere, each melody praising God in its own fashion, and everywhere combining to something that sounds to me like freedom.

Richard Powers « The Time of Our Singing » (page 160, Vintage Books)

Un son comme un soleil embrasé. Un son comme la déferlante de sang qui afflue dans mes oreilles. Les femmes commencent, leur notes se diffusent, tout aussi dépourvues de dimension que le présent décrit par mon père. Kiiii, le son s’échappe par les fentes de boîte aux lettres que forment leur bouches – juste la syllabe de joie que produisait la petite Ruth avant que nous la persuadions d’apprendre à parler. Le son d’une créature simple qui éclate en louanges avant de se préparer pour la nuit. Elles chantent ensemble, intimement unies un dernier instant, avant l’ouverture et la naissance.
Puis riii. La note se scinde pour devenir son propre accompagnement. La femme la plus grande semble descendre en restant sur la même note, tandis que la plus petite, à côté d’elle s’élève. Monte d’une tierce majeure, le premier intervalle que n’importe quel enfant de n’importe quelle couleur, n’importe où dans le monde, apprend à chanter. Quatre lèvres enveloppent la voyelle, une poche d’air plus ancienne que l’auteur qui l’a mise au monde.
Je sais dans mon corps quelles notes viennent ensuite, même si je n’ai pour l’instant rien pour les nommer. La voie aiguë monte d’un quinte parfaite, s’appuyant sur la note la plus basse. Les lignes bougent comme ma poitrine, du cartilage mou, comme mes côtes qui se déploient sur aaay pour atteindre à une clarté plus élevée, puis se replient et fusionnent à l’unisson.
J’entends ces deux lignes courber l’espace tandis qu’elles s’éloignent l’une de l’autre, se précipitant vers l’extérieur, chacune restant immobile pendant que l’autre est en mouvement. Long, court-court, long, long : elles tournent et reprennent leur place initiale, comme une branche soufflée par le vent se soumet de nouveau à son ombre. Elles retournent à leur hauteur initiale en arrivant chacune du côté opposé, visant l’impossible endroit où elle doivent se rejoindre. Mais juste avant qu’elles se synchronisent pour mesurer leur parcours, juste au moment où elles effleurent des lèvres ce foyer retrouvé, les voix des hommes arrivent de nulle part, s’unissent, et répètent ce jeu du partage, une quarte parfaite au-dessous.
D’autres lignes se scindent, se copient et prennent leur propre envol. Aaay-laay. Aaay-laay-eee! Six voix à présent, qui se répètent et œuvrent à nouveau, chacune s’effeuillant selon son propre objectif syncopé, hésitant, tout en gardant un œil sur l’autre, des acrobates dans le vide, pas une seule n’hésite, pas une seule ne s’écrase sur les autres cibles mouvantes. Cette simple ritournelle dépouillée s’épanouit comme une pivoine aux couleurs de feu d’artifice. Partout dans l’air éveillé, en une pluie d’entrées oscillantes, j’entends la première phrase, tendue, défaite et reconstruite. Les harmonies s’empilent, se désintègrent et se rassemblent ailleurs, chaque mélodie louant Dieu à sa manière, et partout donnant naissance à quelque chose qui, à mes oreilles, ressemble à la liberté.

Richard Powers, « Le temps où nous chantions » (page 274 édition 10/18)

Aussi la seule chance offerte à l’humanité serait de reconnaître que devenue sa propre victime, cette condition la met sur un pied d’égalité avec toutes les autres formes de vie qu’elle s’est employée et continue de s’employer à détruire.

Mais si l’homme possède d’abord des droits au titre d’être vivant, il en résulte que ces droits, reconnus à l’humanité en tant qu’espèce, rencontrent leurs limites naturelles dans les droits des autres espèces. Les droits de l’humanité cessent au moment où leur exercice met en péril l’existence d’autres espèces.

Claude Lévi-Strauss – source

Développement (durable) : Tout ce qui concerne le développement pouvant être renvoyé à la notion de croissance*, on n’y reviendra que pour signaler un nouvel avatar du développement, qualifié de durable, ce qui, sous prétexte de la corriger, renvoie de plus belle à la notion de croissance continue. On ne s’en sortira pas. Cette tarte à la crème est censée réconcilier la Cogema et les antinucléaires, les pétroliers et les riverains, les chasseurs* et les écologistes, les multinationales et les « altermondialistes », les patrons et les ouvriers, les bourreaux et les victimes. Mais comment croire qu’un développement pourrait être durable? S’agit-il de de faire durer suffisamment les ressources ? Une torture durable consisterait à ménager suffisamment le supplicié pour pouvoir le faire souffrir longtemps. C’est ce qui se passe avec notre planète violentée, que ses agresseurs souhaitent pouvoir maltraiter plus longtemps. Convient-il de faire durer l’inadmissible ou d’y mettre un terme ? Le développement durable n’est pas le pléonasme que souhaitent ses défenseurs. Il n’est même plus un paradoxe mais un oxymore. Les inconscients disent développement, les avisés disent développement durable, et tout continue.

Armand Farrachi – Petit lexique d’optimisme officiel

You are the music while the music lasts.

T.S. Eliot

Nous faisons un art spécialement conçu pour un environnement hostile aux rêveurs.

Frank Zappa

L’esprit c’est comme un parachute : s’il reste fermé, on s’écrase.

Frank Zappa

La pelouse avait appartenu à mon grand-père, qui finit son existence dans un asile de fous. Il avait tiré de cette pelouse orgueil et joie, et on disait que c’était d’elle que lui venait ses pouvoirs [...] Il avait l’obscur sentiment que le fait d’être si petit, si près de la terre et de sa pelouse, l’aiderait à prédire la date exacte à laquelle éclaterait la Première Guerre mondiale.

Brautigan – La vengeance de la pelouse.

Ce qui nous parle, me semble-t-il, c’est toujours l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire. Il faut qu’il y ait derrière l’événement un scandale, une fissure, un danger, comme si la vie ne devait se révèler qu’à travers le spectaculaire, comme si le parlant, le significatif, était toujours anormal. Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, qu’en est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ?

G. Pérec – L’Infraordinaire

Contre l’opinion reçue des mathématiciens et même contre le sens commun, j’ose imaginer quelque mouvement à la Terre.

Copernic – De revolutionnibus Orbium Caelestium

Silence ! il passe un cortège funéraire à côté de vous. Inclinez la binarité de vos rotules et entonnez un chant d’outre-tombe. (Si vous considérez mes paroles plutôt comme une simple forme impérative, que comme un ordre formel qui n’est pas à sa place, vous montrerez de l’esprit et du meilleur).

Lautréamont – Les Chants de Maldoror

L’Amoureuse en secret

Elle a mis le couvert et mené à la perfection ce à quoi son amour assis en face d’elle parlera bas tout à l’heure, en la dévisageant. Cette nourriture semblable à l’anche d’un hautbois. Sous la table, ses chevilles nues caressent à présent la chaleur du bien-aimé, tandis que des voix qu’elle n’entend pas, la complimentent. Le rayon de la lampe emmêle, tisse sa distraction sensuelle. Un lit, très loin, sait-elle patiente et tremble dans l’exil des draps odorants, comme un lac de montagne qui ne sera jamais abandonné.

René Char – Les Matinaux

Qu’elles sont belles ces verdures qu’on voit pousser près des ruisseaux
On dirait le duvet léger né sur les lèvres d’une idole
Ne les foule pas de ton pied comme un passant indifférent
Elles sont nées de la poussière d’un visage au teint de tulipe

Omar Khayyâm – Les quatrains Rubâyyat

Trois choses ne peuvent être rattrapées:
La flèche une fois lancée
Le propos inconsidéré
L’occasion manquée

Ali le Lion

Traite ce monde comme je le fais, en voyageur: comme un cavalier qui s’arrête un moment à l’ombre d’un arbre et se remet en route.
- …?

L’ailleurs est un mirroir en négatif. Le voyageur y reconnait le peu qui lui appartient, et découvre tout ce qu’il n’a pas, et n’aura pas.

Italo Calvino – Les Villes Invisibles

A – Pleure mais vis! Sors de l’état de larve. Démèle moi ce misérable mélange de de sensations équivalentes, de souvenirs sans emploi, de songes sans crédit, de prévisions sans consistance.. Rappelle à l’ordre, ralie toutes ces petites forces non orientées qui se dispersent dans ta fatigue. Ta faiblesse n’est que leur confusion. Allons, sépare-moi toutes ces espèces: rassemble tes énergies de même nature; ne brouille plus le vrai avec le faux; chacun doit servir à son tour! Organise les diverses parties du temps complexe, qui te permettent de faire agir ce qui n’est pas sur ce qui est, et ce qui est sur ce qui n’est pas.. Ordonne bien tes jambes et tes bras, et ressens ton pouvoir jusqu’aux extrémités de ton empire sur ces membres. Empare-toi de ton regard, et fais l’espace, au lieu de subir tous les accidents de l’étendue colorée.. Dessine donc, de ce regard en mouvement, la figure nette des objets. Assure-toi aussi aussi de ta puissance intérieure. Exige, exerce, excite la liberté des termes et des formes de ton langage; réveille ses ressources de combinaison, de transposition, d’articulation des idées et de distinction des concepts..

Paul Valéry – Colloques

Pourquoi le vin ? Quelle question! Nulle réponse ne m’éclaire
Je ne cherche ni le désordre ni à nier la religion
Mais à vivre en dehors de moi, un seul instant hors de moi-même
Je n’ai vraiment d’autres motifs. Je bois, je m’enivre et je pars.

Omar Khayyâm, Les quatrains Rubâyyat

Le temps est là, O ma beauté, tout prêt à nous briser ensemble
Si précaire est notre séjour que notre monde c’est du vent
Une chose est sûre, pourtant: tant qu’entre nous passe la coupe
Le Seigneur est entre nos mains, entre toi et moi, un instant.

Omar Khayyâm, Les quatrains Rubâyyat

L’Amour extrême est le sentiment de l’Impossibilité d’existence de l’être aimé, tant il est touchant, ravissant et tel qu’il excite une joie ou une avidité curieuse, une manière d’infini nerveux sous forme finie d’objet, un trésor sensible inépuisable, etc. Du même coup cet improbable réalisé devient divinité. La satisfaction sensuelle n’est plus qu’une circonstance plus ou moins heureuse de l’idole avec l’idolâtre, mais non un événement essentiel – comme il arrive dans l’ordinaire amour.
Est-il possible que tu éxistes ? Tu es. Voilà qui est une merveille inconcevable. Tu es, et ceci étonne tout ce que je suis, transforme toutes valeurs, change les pierres en or autour de toi, colore les choses mortes et nulles, annule les pas qui vont vers toi et les fatigues, mesure les temps qui près de toi et les temps qui sont loin de toi avec des mesures bien différentes. Tout s’ordonne par rapport à toi. Ton humeur sur ton front est un météore qui transfigure toutes choses, noircit ou illumine le jour, etc.
[...]
Ainsi le pouvoir étranger nait et s’organise dans l’Amaint, et il se fait comme antérieur à toute cause. Aucune cause imaginée, aucune justification ne peut le rejoindre et lui substituer une explication finie… Comme le chien court après son ombre, ainsi la présence, le contact, la possession demeurent indéfiniment au-dessous de la soif de présence, de contact et de possession. L’idée de l’autre, son image s’est faite plus réelle que lui.

Paul Valéry – Mélange

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