La conquête de l’ubiquité (1928) — Paul Valéry

Rilke dans “Rumeur des Ages” évoque les pre­miers boule­verse­ments causés par l’apparition d’un monde sonore repro­ductible. Je décou­vre via Eti­enne Mineur ce texte éton­nant de Valéry datant de 1928 (soit douze ans avant la pub­li­ca­tion de “L’invention de Morel” de Bioy Casarès).

La con­quête de l’ubiquité

Nos Beaux-Arts ont été insti­tués, et leurs types comme leur usage fixés, dans un temps bien dis­tinct du nôtre, par des hommes dont le pou­voir d’action sur les choses était insignifi­ant auprès de celui que nous pos­sé­dons. Mais l’étonnant accroisse­ment de nos moyens, la sou­p­lesse et la pré­ci­sion qu’ils atteignent, les idées et les habi­tudes qu’ils intro­duisent nous assurent de change­ments prochains et très pro­fonds dans l’antique indus­trie du Beau. Il y a dans tous les arts une par­tie physique qui ne peut plus être regardée ni traitée comme naguère, qui ne peut pas être sous­traite aux entre­prises de la con­nais­sance et de la puis­sance mod­ernes. Ni la matière, ni l’espace, ni le temps ne sont depuis vingt ans ce qu’ils étaient depuis tou­jours. Il faut s’attendre que de si grandes nou­veautés trans­for­ment toute la tech­nique des arts, agis­sent par là sur l’invention elle-même, ail­lent peut-être jusqu’à mod­i­fier mer­veilleuse­ment la notion même de l’art.
Sans doute ce ne seront d’abord que la repro­duc­tion et la trans­mis­sion des œuvres qui se ver­ront affec­tées. On saura trans­porter ou recon­stituer en tout lieu le sys­tème de sen­sa­tions, ñ– ou plus exacte­ment, le sys­tème d’excitations, ñ– que dis­pense en un lieu quel­conque un objet ou un événe­ment quel­conque. Les œuvres acquer­ront une sorte d’ubiquité. Leur présence immé­di­ate ou leur resti­tu­tion à toute époque obéiront à notre appel. Elles ne seront plus seule­ment dans elles-mêmes, mais toutes où quelqu’un sera, et quelque appareil. Elles ne seront plus que des sortes de sources ou des orig­ines, et leurs bien­faits se trou­veront ou se retrou­veront entiers où l’on voudra. Comme l’eau, comme le gaz, comme le courant élec­trique vien­nent de loin dans nos demeures répon­dre à nos besoins moyen­nant un effort quasi nul, ainsi serons-nous ali­men­tés d’images visuelles ou audi­tives, nais­sant et s’évanouissant au moin­dre geste, presque à un signe. Comme nous sommes accou­tumés, si ce n’est asservis, à recevoir chez nous l’énergie sous diverses espèces, ainsi trouverons-nous fort sim­ple d’y obtenir ou d’y recevoir ces vari­a­tions ou oscil­la­tions très rapi­des dont les organes de nos sens qui les cueil­lent et qui les intè­grent font tout ce que nous savons. Je ne sais si jamais philosophe a rêvé d’une société pour la dis­tri­b­u­tion de Réal­ité Sen­si­ble à domi­cile.
La Musique, entre tous les arts, est le plus près d’être trans­posé dans le mode mod­erne. Sa nature et la place qu’elle tient dans le monde la désig­nent pour être mod­i­fiée la pre­mière dans ses for­mules de dis­tri­b­u­tion, de repro­duc­tion et même de pro­duc­tion. Elle est de tous les arts le plus demandé, le plus mêlé à l’existence sociale, le plus proche de la vie dont elle anime, accom­pa­gne ou imite le fonc­tion­nement organique. Qu’il s’agisse de la marche ou de la parole, de l’attente ou de l’action, du régime ou des sur­prises de notre durée, elle sait en ravir, en com­biner, en trans­fig­urer les allures et les valeurs sen­si­bles. Elle nous tisse un temps de fausse vie en effleu­rant les touches de la vraie. On s’accoutume à elle, on s’y adonne aussi déli­cieuse­ment qu’aux sub­stances justes, puis­santes et sub­tiles que van­tait Thomas de Quincey. Comme elle s’en prend directe­ment à la mécanique affec­tive dont elle joue et qu’elle manœu­vre à son gré, elle est uni­verselle par essence ; elle charme, elle fait danser sur toute la terre. Telle que la sci­ence, elle devient besoin et den­rée inter­na­tionaux. Cette cir­con­stance, jointe aux récents pro­grès dans les moyens de trans­mis­sion, sug­gérait deux prob­lèmes tech­niques :
I. ñ– Faire enten­dre en tout point du globe, dans l’instant même, une œuvre musi­cale exé­cutée n’importe où.
II. ñ– En tout point du globe, et à tout moment, restituer à volonté une œuvre musi­cale.
Ces prob­lèmes sont réso­lus. Les solu­tions se font chaque jour plus par­faites. Nous sommes encore assez loin d’avoir apprivoisé à ce point les phénomènes vis­i­bles. La couleur et le relief sont encore assez rebelles. Un soleil qui se couche sur le Paci­fique, un Titien qui est à Madrid ne vien­nent pas encore se pein­dre sur le mur de notre cham­bre aussi forte­ment et trompeuse­ment que nous y recevons une symphonie.

Cela se fera. Peut-être fera-t-on mieux encore, et saura-t-on nous faire voir quelque chose de ce qui est au fond de la mer. Mais quant à l’univers de l’ouïe, les sons, les bruits, les voix, les tim­bres nous appar­ti­en­nent désor­mais. Nous les évoquons quand et où il nous plaît. Naguère, nous ne pou­vions jouir de la musique à notre heure même, et selon notre humeur. Notre jouis­sance devait s’accommoder d’une occa­sion, d’un lieu, d’une date et d’un pro­gramme. Que de coïn­ci­dences fallait-il ! C’en est fait à présent d’une servi­tude si con­traire au plaisir, et par là si con­traire à la plus exquise intel­li­gence des œuvres. Pou­voir choisir le moment d’une jouis­sance, la pou­voir goûter quand elle est non seule­ment désir­able par l’esprit, mais exigée et comme déjà ébauchée par l’âme et par l’être, c’est offrir les plus grandes chances aux inten­tions du com­pos­i­teur, car c’est per­me­t­tre à ses créa­tures de revivre dans un milieu vivant assez peu dif­férent de celui de leur créa­tion. Le tra­vail de l’artiste musi­cien, auteur ou vir­tu­ose, trouve dans la musique enreg­istrée la con­di­tion essen­tielle du ren­de­ment esthé­tique le plus haut.
Il me sou­vient ici d’une féerie que j’ai vue enfant dans un théâtre étranger. Ou que je crois d’avoir vue. Dans le palais de l’Enchanteur, les meubles par­laient, chan­taient, pre­naient à l’action une part poé­tique et nar­quoise. Une porte qui s’ouvrait son­nait une grêle ou pom­peuse fan­fare. On ne s’asseyait sur un pouf, que le pouf acca­blé ne gémît quelque politesse. Chaque chose effleurée exha­lait une mélodie.
J’espère bien que nous n’allons point à cet excès de sonore magie. Déjà l’on ne peut plus manger ni boire dans un café sans être trou­blés de con­certs. Mais il sera mer­veilleuse­ment doux de pou­voir changer à son gré une heure vide, une éter­nelle soirée, un dimanche infini, en pres­tiges, en ten­dresses, en mou­ve­ments spir­ituels.
Il est de maus­sades journées ; il est des per­son­nes fort seules, et il n’en manque point que l’âge ou l’infirmité enfer­ment avec elles-mêmes qu’elles ne con­nais­sent que trop. Ces vaines et tristes durées, et ces êtres voués aux bâille­ments et aux mornes pen­sées, les voici main­tenant en pos­ses­sion d’orner ou de pas­sion­ner leur vacance.
Tels sont les pre­miers fruits que nous pro­pose l’intimité nou­velle de la Musique avec la Physique, dont l’alliance immé­mo­ri­ale nous avait déjà tant donné. On en verra bien d’autres.

+ ?

Envi­ron­nement ?

The Time of Our Singing (Le temps où nous chantions)

Seen (12/11/2009)

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