« jus de clou attaqué au citron »

le site de Catherine Willis

PARFUMS-COULEURS
Arts premiers – Matières premières

Quand la couleur fait ce qu’elle veut sur le papier, on appelle ça une tache. On dit qu’une vache est blanche avec des taches rousses. Personne ne sait expliquer ce qui s’est passé, pourquoi ici et pas là, comme ci plutôt que comme ça. Jamais deux tigres n’ont eu les mêmes rayures. Tout le vivant écrit des histoires avec des couleurs et des parfums.
On n’y comprend presque rien.

Une goutte d’encre tombée dans l’eau dessine en quelques secondes une méduse qui se dilue très lentement.
Changer d’encre, changer d’eau, elles seront différentes, mais on aura toujours des méduses.
On n’y peut rien.
Il faudrait une série de clichés de profil pour conserver les portraits de ces animaux presque entièrement hydriques.

Couleur et parfum sont des termes génériques. De loin, on pourrait croire à une certaine unité qui éclate au grossissement. Avec un prisme c’est encore pire. Chacun se compose de quantités de molécules différentes qui se déplacent en bandes comme de minuscules bêtes sauvages, se transforment souvent, et se faufilent partout, dans l’eau, l’air ou l’huile, à peu près quand elles veulent, d’autant mieux qu’elles sont plus fines.

Dans les livres, les portraits chimiques des pigments se ressemblent énormément. On dirait des morceaux de grillage à poules, ou des filets de pêche découpés de façon très bizarre. Presque tous les noeuds sont en carbone. Trop lourds pour se déplacer seuls, ils nagent lentement dans des liquides variables, se tiennent à l’affût de supports perméables, humides et fibreux pour des promenades imprévues.

Les arômes semblent plus simples. Des sortes de cerfs-volants à tête de benzène hexagonale, munis d’une queue plus ou moins longue garnie de nombreuses papillotes, dont les variantes font l’immense diversité.
Ils peuvent voyager vraiment très loin.

Il faut donc observer attentivement, inventer des stratégies pour les domestiquer, pour tenter de les faire danser. Exactement comme on fait encore en Syrie avec les vols de pigeons. Ils sont tenus dans de très petites cabanes. A l’heure dite, on les lâche, guidés du bout d’une longue perche marquée d’une sorte d’oriflamme pour dessiner des arabesques et des arcs en ciel d’oiseaux. Ils font quand même un peu ce qu’ils veulent. Quand c’est fini, un grand signal les redescend comme un seul bloc.

L’émetteur est aussi le capteur, d’autant plus subtil que sa propre émission doit être complexe.

C’est à peu près comme ça que Catherine Willis travaille.

Nasses ou filets très spéciaux sont nécessaires pour diriger les pigments. Les mailles peuvent être très serrées puisqu’ils remontent dans les fils comme les truites dans les ruisseaux. Leur taille varie selon leur nature, ce qui les fait voyager plus ou moins vite.

On pourrait croire que c’est simple avec les pigments, puisqu’ils tiennent le plus souvent dans un seul plan, sages comme des images.
Mais…
Sur le papier- pur chiffon sans acide – à mesure que les particules s’étirent dans les fibres comme un peloton de coureurs, les jus extirpés aux plantes du jardin dévoilent des couleurs. Même si l’aspect général est identique, leur composition varie énormément selon la date et l’heure de la récolte.
Du bout mouillé du pinceau, Catherine guide, étire, bloque la progression. Eau savonneuse, jus de clou attaqué au citron, ou autres ingrédients du même acabit, ajoutent, impromptus, un virage plus ou moins brutal. Contrariées, les couleurs changent, juste assez pour provoquer des variantes. Difficile d’anticiper ce genre de réactions, mais c’est en les décomposant que Catherine compose ses aquarelles. Structurer la désintégration.

Avec les parfums qui circulent au moins en trois dimensions, elle fait exactement le contraire. Il est surtout question d’assemblages et c’est forcément de sculpture qu’il s’agit.

Fabriquer des harmoniques avec des matières premières aux origines totalement hétéroclites, qui le plus souvent ne tiennent pas ensemble. On peut toujours tout délayer dans un jus qui n’aura que la forme du flacon, au mieux de la peau du porteur. Le défi, c’est de les enfermer dans des formes, tout en organisant les échappées de leurs composantes.

Le cerveau compose à partir des informations reçues par la rétine. Mais quelle représentation peut bien produire celui de n’importe quel canidé qui détecte cent mille fois plus d’informations olfactives que nous. Surtout quand la source est hors du champ visuel.

Sans nez de chien, ni pattes ou antennes d’insectes, on n’attrape pas facilement les parfums. Comme la musique, des notes qui vous saisissent, sans jamais prévenir, ni qu’on sache d’où elles viennent. Catherine étudie très sérieusement leur piégeage en tendant des capteurs, souvent feutres ou bois, en lamelles fibreuses.
Il faut aussi s’allier les émetteurs.
Les lacer dans des étoffes poreuses pour qu’ils s’enfuient lentement, selon chaleur et humidité ambiante. L’envers d’un alambic.
Leur donner une forme qui parle d’eux.
Un parfum est le plus souvent un cadeau destiné à un inconnu ; il faut donc bien l’emballer. Faute de quoi, on peut croire qu’il sentira moins bon. Affublé d’une mauvaise forme, peut-il se mettre à empester ?
Comme un énorme raccourci, du carbone, du bois et de l’écorce de cannelier, composent le même cercle dont les tensions propulsent lentement tous les petits cerfs-volants.

Parfois, pour dérouter un peu, Catherine utilise les parfums dilués comme des pigments, directement, au pinceau sur le papier comme diffuseur. Et comme il est toujours question de donner une forme, elle en fait des écritures. Avec un peu de culot, on pourrait dire qu’elle fait des osmographies.
ALAIN RICHERT Avril 2009

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