Archives 1

(écrit vers 20 ans)

La nuit luit de mille effets et passages, parcours une nouvelle fois les
nerveuses circonvolutions de sa spirale. Explore, écoute, oriente-toi : tu es
loin de ton foyer et l’ignore par trop. Où est la poutre maîtresse parmi
toutes celles que tu entretiens en toi-même? Comment accepter un ordre
intérieur qui soit de son cru: le résultat de quelque auto-suggestion, un
espace aveuglé, et non l’exact prolongement de cela qui t’a mis au monde.
Affranchis-toi de l’image de tes limites, encercle ta pensée d’un cercle
toujours plus grand, ne pense plus. Je me suis vu aux abords de la vie
m’apprêtant à un corps. Un soir j’espérais qu’un événement de dernière
minute m’aurait écarté de l’incarnation. Se retrouver en dehors du
mouvement et prendre une vaste respiration, toucher en soi-même
l’absolu où furent, encore invisibles, prononcés ces visages.
Tout un continent d’états, de sensations m’allaitent d’heure en heure, mes
sens sont comme des sondes, le mot est ivre, est une aire circulaire
fauchée dans un champ de blé sec, témoigne ravi au ravissement de cette
enceinte de silencieuses éclosions, crépitantes dans le coeur. Tu captures
du sens, le bats tout au long du jour et le soir venu en avales le précieux
jus.
Le corps s’exerce à des pressions répétées en divers points de la cité, se
gorge de visages, toutes époques confondues, résorbe une mémoire quasi
cellulaire des sites, impasses et élans de ce qui se fait, se dilate, reçoit et
clame, est organisé, se prolonge et se ramifie, est traduit ici, rehaussé là,
déductions et formules, traces que l’on reprend avec un intervalle ou non
perçu, priser l’armature de soi sur les sentiers, ce qui est sur le point de
s’incarner, loue, se confie, masque, exulte, surabonde. Et traverser ce
tissage de formes, d’idées, d’impressions, de contenants stricts ou poreux,
verse quelque part je reçois cette chaleur sans cesse éclose.
D’ordinaire s’assouvir sur l’immature, le fugace, une fragile passerelle,
convoitée de toujours, tendue à la va-vite. L’homme brûle de ses captures
et entreprend la juste alchimie de l’espèce.
Te voilà à la pointe de l’île Saint-Louis tel un souffle, une pulsation qui
viendrait à traverser de nombreux tamis allant en se rétrécissant.
Le rythme se ramasse, tinte: mille îles de mes pensées s’unifient, font
commerce de leurs richesses respectives. Chacun de mes gestes s’exerce
au-dessus du gouffre dont il est issu.
L’esprit est la peau d’une percussion tout juste passée à la chaleur d’une
bougie, lorsque tout ce que l’on se sent en mesure de penser n’est somme
toute qu’un vêtement que l’on pourrait retourner. Assez d’être la victime
d’un foyer qui m’est interdit.
Approche-toi.
La nuit luit de mille effets et passages, attend d’offrir ce qu’elle sait à celui
qui va la parcourir. Le jour accordera peut-être un règne au timbre de ma
voix nocturne.

+ ?

Quartier imaginaire

The Time of Our Singing (Le temps où nous chantions)

Grèce

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